La Guinée: côté eau

Publié le par eautourduglobe

 

LE PARADOXE GUINEEN

DSCF2193Avec sa végétation luxuriante et ses rivières abondantes, la Guinée est surnommée le « château d’eau de l’Afrique Occidentale ». De plus, elle possède des richesses minières importantes telles que la bauxite (1er gisement mondial). Cette situation favorable pourrait laisser imaginer un niveau de vie correct pour la population. Ce n’est pourtant pas le cas : la corruption, les accords internationaux mal négociés  ainsi qu’un passé politique agité sont autant de facteurs qui rendent la gestion de la ressource très peu efficace.

LES POLITIQUES PUBLIQUES EN MATIERE D’EAU

 

Lors de son accession à l’indépendance en 1958, la Guinée opta, à l’instar de nombreux autres pays africains, pour un système centralisé qui ne tarda pas à montrer ses limites. En tirant les leçons de cette gestion centralisée de l'économie, le gouvernement guinéen, issu de la prise du pouvoir par l'armée en 1984, consacra la décentralisation comme le moyen choisi pour faire participer les populations à la gestion des affaires du pays.

Depuis le lancement de cette politique de décentralisation, plusieurs programmes de développement institutionnel et de promotion du développement local et participatif ont été mis en oeuvre en vue de lutter contre la pauvreté à la base avec l'appui de la communauté internationale.

Nous nous interessons ici au Programme d'Appui aux Communautés Villageoises (PACV), une nouvelle approche en faveur du monde rural qui représente 70% de la population guinéenne. Financé par la Banque Mondiale, le Fonds International pour le Développement Agricole (FIDA), l'Agence Française de Développement (AFD) et le Fonds Africain de Développement (ADF), le PACV est un programme de lutte contre la pauvreté principalement en milieu rural. Il a pour but de renforcer l'exercice des pouvoirs locaux dans le secteur rural de la Guinée et de promouvoir l'habilitation économique et sociale de la population rurale avec une attention spéciale accordée aux groupes les plus vulnérables, notamment les femmes et les jeunes.

Afin qu’un tel programme puisse être efficace, une stratégie forte de communication a été mise en place, notamment par la création des Agents de Développement Communautaire (ADC), qui accompagne les collectivités dans la définition de leurs besoins.

En matière d’infrastructures, c’est donc les villages qui font remonter aux ADC leurs besoins (création d’une école ou d’un forage par exemple) et non pas une autorité venue d’en haut qui décide arbitrairement ce qui est bon ou non à tel ou tel endroit. La communauté rurale est donc à présent au coeur du système, ce qui peut d’autant plus améliorer l’efficacité et la pérénnité des projets (un projet sera d’autant plus pérenne qu’il est demandé et en partie financé par les habitants).

 

ETUDE DE CAS : LA COMMUNE RURALE DE SANGAREDI

Sangarédi, située à 400 km au nord de Conakry, dans la région de la basse côte est une commune de 150 000 hab. environs dont 67000 pour le centre urbain (les autres habitants vivent dans les villages environnants). Elle a vu un boom démographique dans les années 70 lors de l’implantation de la gigantesque mine de bauxite, dont l’exploitation fait vivre une partie de la population.

DSCF1979Présentation de la démarche

Afin de rencontrer au mieux les populations locales dans le respect des us et coutumes du pays, nous avons pris contact avec une ONG guinéenne: 2ADC  (association des agents de développement communautaire) de Sangarédi.

En effet, « quand tu vends ta maladie, tu peux trouver son remède » [dixit d’un contact Burkinabé] cette maxime fort appropriée nous conforte dans l’idée que non seulement nous avons besoin de partenaires sur le terrain mais aussi que ceux-ci sont prêts à nous aider.

Durant notre séjour à Sangarédi nous avons sillonné la commune avec notre guide et interrogé les populations rencontrées. Notre planning d’intervention est décrit dans le tableau ci-dessous :

 

 

Activités

Jour 1

Présentation aux autorités locales (mairie de Sangarédi) – visite de villages

Jour 2

visite de villages

Jour 3

visite de villages – reportage photographique

Jour 4

Visite des 3 quartiers urbains de Sangarédi

Jour 5

Visite de la mine de bauxite (CBG- Compagnie des Bauxites de Guinée) et notamment des installations hydrauliques

 

Les 8 villages visités ont été sélectionnés en fonction :

De leur accessibilité étant donné l’état des chemins parfois tout justes carrossables en moto

De leur difficulté d’alimentation en eau potable

 

Présentation des résultats

Tout d’abord, concernant la gestion de l’eau à usage domestique, commençons par rappeler une évidence en Guinée qui ne l’est pas forcément pour nous autres : que ce soit en ville ou à la campagne, lorsqu’ils n’ont pas l’eau directement au robinet (ce qui est très souvent le cas en Guinée mis à part dans quelques quartiers de la capitale Conakry) les tâches quotidiennes sont uniquement l’affaire des femmes. Il n’est culturellement pas envisageable qu’un homme marié ou célibataire vivant avec sa famille et  qui ne soit plus un enfant s’occupe de l’eau. Ainsi, si un homme a soif ou doit se laver, il le fait savoir à sa femme. A tel point que lorsqu’une femme est blessée, ou malade, se sont ses voisines, sœurs ou co-épouses qui la suppléent à la tâche.

Concernant Sangarédi plus précisément, il y a différents mode de vie :

La ville composée du centre, de la cité ou vivent les travailleurs de la mine et des quartiers périphériques plus pauvres

La campagne avec les villages équipés de forages ou de puits ainsi que les villages non équipés et puisant l'eau dans des marigots ou des sources

 La consommation en ville

 La cité des travailleurs de la mine ainsi que le centre-ville sont équipés d'un réseau de distribution d'eau potable. A noter qu'une particularité de Sangaredi réside dans le fait que l'eau est gratuite, ce qui est loin d'être le cas dans toutes les villes de Guinée. L’eau provient du fleuve Kogon, elle est pompée vers une station de traitement très perfectionnée créée au niveau de la mine.

La station de traitement

DSCF2124La station de Sangaredi possède une capacité de traitement de 5000 m3/j, ce qui représente environ 30 000 EH (Equivalent-Habitants) sur la base d’une consommation française de 150 l/j/hab. Son système de traitement, breveté par Véolia, s’avère très perfectionné, digne des meilleures unités françaises :

·         Double chloration

·         Traitement de la turbidité par coagulation-floculation-décantation

·         Filtration

Finalement, une telle installation peut paraitre quelque peu étonnante, dans un pays ou seul 24 des 35 centres urbains possèdent des réseaux d’eau potable. Comme quoi la bauxite créé des bénéfices.

DSCF2084L’eau ainsi traitée est distribuée prioritairement aux travalleurs de la mine dans la cité puis le centre-ville en bénéficie par tranche horaire selon les quartiers. En effet, d’une part la station de pompage est au jour d’ aujourd’hui insuffisante pour desservir en continu la cité et le centre suite  à l’affluence démographique. D’autre part, cette tendance est renforcée par le gaspillage de l’eau dans la cité du fait de sa gratuité et de sa disponibilité individuelle au robinet. Dans le centre-ville, les branchements individuels ne sont pas systématiques car ils doivent être payés par les propriétaires. Par conséquent, la plupart des habitants vont cherchér l’eau chez des voisins équipés d’un branchement. Les quartiers périphériques plus pauvres n’ont pas de réseaux. Sur les 3 quartiers que nous avons visité, chacun se débrouille avec les moyens du bord ! Par exemple, le quartier lavage a la chance de compter dans ses rangs un hotel possèdant un forage privé qu’il met à disposition des habitants par l’intermédiaire d’une borne fontaine pour les besoins de cuisine et boissons. Pour ce qui est de la toilette et du lavage, les habitants doivent se rendre au marigot le plus proche à 500 m.

La consommation à la campagne

Les villages de la commune de Sangaredi sont habités par des Peuls sédentarisés pratiquant l’agropastoralisme. Chacun d’eux est composé d’un bourg principal entouré de différents hameaux plus ou moins distants. En terme d’équipements, la commune de Sangaredi compte :

Un nombre indéterminé de puits traditionnels réalisés par des puisatiers privés

Environ 80 forages (dont certains non fonctionnels) en zone rural pour environ 80 000 habitants, ce qui correspond à un ratio de 1000 hab/forage alors que les objectifs sont de 300 hab/forage (ceci traduit bien le manque d’équipements).

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Nous avons pu avoir 2 témoignages très différents concernant la gestion des forages au sein des villages.

Forage : des gestions plus ou moins efficaces

Pourquoi avez-vous eu un forage ?

Avant le forage, on était obligés d’aller loin au marigot qui tarissait en saison sèche. Donc il était important d’avoir ce projet

Notre village a été déplacé suite à l’implantation d’une mine de bauxite. 2 forages nous ont été donnés en compensation.

L’eau du forage est-elle bonne ?

Oui, on n’a plus de maladies telles que diarhée et maux de ventre. Le seul problème est le paludisme

L’eau du 1er forage était bonne, même s’il fallait la faire décanter toute la nuit, mais celui-ci est tombé en panne. L’eau du 2nd n’est pas potable, on ne la boit pas, elle sent mauvais. On boit l’eau du marigot.

Qui a t-il de prévu en cas de pannes ?

Depuis 10 ans que le forage existe, il n’est jamais tombé en panne, on y fait très attention. A la mise en place, on nous a formé sur les questions d’hygiène : une personne surveille et fait payer une ammende de 5000 FG à quiconque rentre avec ses chaussures. Lors de l’installation, une cagnotte de cotisation a été créée pour pouvoir réparer les pannes, mais la personne qui s’en occupait est décédée et personne n’a pris le relais. S’il y a une panne, on se cotisera pour règler rapidement le problème.

Depuis 4 ans que les forages existent, les pompes sont tombées plusieurs fois en panne. Au début, le projet prenait en charge la réparation, mais maintenant, c’est au villageois de gérer. Une caisse de cotisation devait être créée mais cela n’a pas été fait car l’argent est difficile à trouver. D’ailleurs, le premier forage est en panne depuis 5 mois. Dernièrement, les femmes ont fait une réunion car elles étaient très préoccupées. Il a été décidé que chacune vende 1 kg de riz sur le marché. Néanmoins, le technicien de Sangaredi est absent pour le moment, donc la pompe est toujours en panne.

Ensuite, nous nous sommes principalement interessés aux cas les plus défavorables, c’est à dire les villages ne possèdant aucunes infrastructures proches (2 km).

 Mode de consommation                      

L’année est marquée par 2 périodes distinctes : l’hivernage et l’étiage durant les mois très secs d’avril/mai. Lorsque le marigot est l’unique point d’eau, généralement ce dernier tarit en saison sèche. Les femmes sont alors obligées de creuser un trou assez profond à proximité immédiate pour reccueillir les eaux issues de la nappe d’accompagnement. Cette méthode demeure très archaique et l’eau ainsi récoltée nécessite une longue décantation. De plus, après chaque sceau rempli, elles doivent attendre que l’eau remonte pour remplir le suivant. Ainsi, cela peut prendre beaucoup de temps, d’autant que dans ce cas, l’eau ainsi puisée sert à absolument tous les usages.

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En hivernage, la toilette ainsi que le lavage des vêtements sont réalisés directement dans le marigot. L’eau trnasportée sert uniquement à la cuisine, à la boisson ainsi qu’à l’abreuvage des animaux (c’est apparement de venir faire boire les animaux au marigot, surtout lorsque celui-ci est éloigné !).

·         Quantité

L’ensemble des témoignages recueillis permet d’estimer qu’une femme réalise en moyenne 5 à 6 voyages par jour en portant un bidon de 20 L pour les besoins de boisson et cuisine d’une famille de 7 personnes (2 parents + 5 enfants) et des animaux. En période d’étiage, sachant que l’eau doit être utilisée avec parcimonie, 1 ou 2 voayges en moins sont réalisés (la toilette et lavage des vêtements sont fait directement à côté du trou).

 ·         Aspects sanitaires

L’eau est systématiquement consommée sans être bouillie. En effet, la grande majorité des personnes interrogées ignore que cette méthode permet d’améliorer la qualité de l’eau consommée. Dans certains villages, si l’eau est trop trouble, elle est décantée ou filtrer à l’aide d’un tissu.

De plus, lorsque l’eau est puisée dans le marigot, les maladies telles que maux de ventre et diarhée sont légions, mais le lien eau/maladie n’est pas forcément évident pour eux. Paradoxalement, ils ont conscience que l’eau est important pour la santé et à choisir entre l’eau potable et l’électicité, c’est indiscutablement l’eau potable qui remporte tous les suffrages.

Témoignage de Mme Aissatou Camara

« Je vis avec mon mari et mes 6  enfants dans le village de Djahiman, en haut de la colline. Tous les jours, je descends chercher l’eau à la source située à 1 km du village en portant mon dernier-né sur le dos. Les autres m’aident s’ils ne sont pas à l’école. Lorsque la source ne donne plus, nous devons marcher pendant 2 km pour aller jusqu’au forage du village voisin. Il y a parfois là-bas beaucoup de monde et de disputes sur l’ordre de passage. Si je suis pressé, je prend l’eau directement au marigot à côté du forage. J’effectue en tout 5 voyages par jour, ce qui me prend près de 7 heures en saison sèche. Dans ce cas, la corvée d’eau est la première, je ne peux commencer rien d’autre avant car je ne sais pas combien de temps cela va me prendre. Si c’est les mois d’avril/mai, c’est moi qui commande pour l’eau, j’interdis à mon mari de faire les ablutions avant la prière, il ne faut pas gaspiller une goutte.

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Dans notre village, beaucoup de familles ont déménagé à cause de l’eau, je connais même un village ou les femmes divorçaient car la corvée d’eau était trop difficile, maintenant pour eux, le problème est résolu car ils ont une pompe. Avec les autres femmes, on dit que l’avantage de cette tâche et qu’on est ensemble pour discuter des affaires du village. C’est le seul moment disponible car le reste de la journée, chacune s’occupe de son foyer ».

 

 

Publié dans Eau

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M
Quelle belle étude vous avez fait sur l'eau en Guinée<br /> Très intéressante!<br /> Votre voyage nous captive toujours autant.<br /> Bonne continuation et faites attention à vous!<br /> Bisous des "Rosillards"<br /> Maquina
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